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Peut-on donner des droits humains aux chimpanzés ?

Aux États-Unis, des défenseurs des droits des animaux ont déposé une requête auprès de la Cour suprême de l’État de New York afin de demander la libération de quatre chimpanzés vivant en cage, sous prétexte qu’il est interdit d’emprisonner un être censé sans jugement. Une affaire qui pourrait ouvrir sur un vaste débat juridique, philosophique et scientifique.

La littérature française regorge d’œuvres bienveillantes traitant du sort qu’il faut réserver à nos homologues humains. Les penseurs des Lumières ont ouvert une voie empruntée ensuite par des génies, tels Hugo ou Zola. Moins célèbre, Jean-Claude Carrière écrivait malgré tout un texte fort en 1992, La controverse de Valladolid, s’inspirant d’un fait réel (volontairement dénaturé par l’auteur), dans lequel deux moines espagnols du XVIe siècle débattent pour déterminer si les Indiens d’Amérique, récemment découverts, disposent d’une âme.

L’ancien résistant Vercors, de son vrai nom Jean Bruller, publiait en 1952 un roman intrigant intitulé Les animaux dénaturés. Il y est question d’une population d’humanoïdes retrouvés à l’état sauvage, intermédiaires entre l’Homme et le singe, et très vite exploités, car constituant une main-d’œuvre peu onéreuse. Mais se pose inéluctablement une question : doit-on leur conférer les droits humains que l’on s’attribue ? La réponse est dans le livre.

Désormais, la réalité pourrait bien dépasser la fiction. Car aujourd’hui, aux États-Unis, Steven Wise, avocat spécialisé dans le droit des animaux, a d’autres ambitions : utiliser les règles juridiques humaines pour libérer quatre chimpanzés enfermés dans des cages. L’occasion d’un débat profond et important qui pourrait faire jurisprudence outre-Atlantique, et changer la façon dont on considère nos proches cousins.

Le droit des chimpanzés à la liberté

Avec l’association Nonhuman Rights Project, il vient de déposer ce lundi 2 décembre un mandat d’habeas corpus devant la Cour suprême de l’État de New York pour Tommy, un chimpanzé vivant dans une cage dans la commune de Gloversville. Texte médiéval toujours en vigueur dans certains territoires anglo-saxons, dont les États-Unis, il considère que chacun a le droit à la liberté tant qu’aucun jugement ne précise le contraire.

La liberté d’être libre est-elle un droit fondamental pour les chimpanzés ? Patrick Lavery, qui possède Tommy, se défend en précisant que le singe dispose de nombreux jouets et qu’il est aujourd’hui très bien traité. Il a d’ailleurs déjà essayé de le confier à un sanctuaire, mais tous étaient complets.
La liberté d’être libre est-elle un droit fondamental pour les chimpanzés ? Patrick Lavery, qui possède Tommy, se défend en précisant que le singe dispose de nombreux jouets et qu’il est aujourd’hui très bien traité. Il a d’ailleurs déjà essayé de le confier à un sanctuaire, mais tous étaient complets. © Gerwin Filius, flickr, cc by nc nd 2.0

Il est précisé dans le texte qui demande sa libération que « Tommy n’est pas un objet juridique en mesure d’être possédé par quelqu’un, mais plutôt une personne complexe d’un point de vue cognitif et autonome juridiquement avec le droit fondamental de ne pas être emprisonné ». Une démarche similaire sera même entreprise pour Kiko, vivant dans une maison privée près des chutes du Niagara, ainsi que Hercules et Leo, enfermés à l’université d’État de New York à Stony Brook. Steven Wise considère que parce qu’ils disposent d’une conscience d’eux-mêmes et du temps qui passe, ils devraient disposer du droit de vivre libre.

L’objectif avoué de cette démarche : créer une brèche dans le mur qui sépare tous les humains de tous les animaux non humains. Évidemment, les membres de l’association comptent faire cela intelligemment. Ils ne réclament pas le statut d’Homme pour nos cousins chimpanzés, seulement la possibilité de terminer paisiblement leur existence dans un sanctuaire conçu à cet effet.

L’heure des singes a-t-elle sonné ?

En plus de l’habeas corpus, Steven Wise a joint plus de 70 pages dans lesquelles il défend l’idée que les droits ne doivent pas uniquement être limités aux humains, à coups de références juridiques, philosophiques et scientifiques. Concernant celles-ci, de nombreux articles et documents se révèlent unanimes : les grands singes en général disposent de capacités cognitives extrêmement poussées, proches des nôtres, voire parfois supérieures. Il n’y a qu’à voir cette vidéo étonnante de Kanzi, un bonobo surdoué à qui l’on a appris à communiquer avec l’Homme, et qui sait même allumer un feu. Et que dire de ce documentaire sur Koko, la femelle gorille qui a appris le langage des signes, et de son compagnon, Michael, qui aurait un jour raconté sa triste histoire. D’après Penny Patterson, l’éthologue qui a entraîné les gorilles, il aurait expliqué avec ses mots à lui que sa mère aurait été tuée par un coup de feu, avant qu’on ne lui coupe la tête, ce qui a rendu Michael très triste.

La liste des prouesses intellectuelles de nos cousins serait bien longue à expliciter. Mais il est à noter que les États-Unis ménagent de plus en plus les chimpanzés. Ceux-ci ont longtemps été utilisés pour la recherche médicale et ont contribué à nous faire progresser sur le VIH ou dans la création de vaccins contre les hépatites A et B. Un document de 2011 précisait que l’on peut désormais se passer d’eux. Un texte que les National Institutes of Health états-uniens ont pris au sérieux durant cette année 2013, car ils ont décidé de retirer de leurs recherches environ 300 des 350 chimpanzés qu’ils utilisaient, ce que Barack Obama vient de confirmer le 27 novembre dernier. Si personne n’ose vraiment prendre les paris sur le verdict de cet étrange procès, il semble en tout cas que les États-Unis soient entrés dans une période de réflexion sur la question.

Quant aux implications en cas de succès, difficile encore de les déterminer précisément, ou de savoir si elles s’ouvriraient aux autres grands primates.

Peut-être est-ce une première étape vers une planète des singes ? Cette histoire aurait probablement eu de quoi inspirer Pierre Boulle…

Source : Futura Science